• L'argent du crime pour aider les victimes de la crise



    Le gangster qui vient déposer sa valise de billets sur la table du banquier ? Dans la réalité, les choses sont plus subtiles.

     

    L'argent du crime pour aider les victimes de la crise

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    L'argent de la mafia a servi à colmater certains trous creusés par la crise financière: ce pavé lancé dans la mare à fin janvier par un haut fonctionnaire onusien ne surprend pas du tout Nicolas Giannakopoulos, fondateur à Genève de l'Observatoire du crime organisé.

    Directeur de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODOC , basé à Vienne), Antonio Maria Costa déclare le 26 janvier au magazine en ligne profil.at que certains crédits interbancaires ont été récemment financés «par de l'argent provenant du trafic de drogue et d'autres activités illégales»,

    Interrogé le lendemain sur les ondes de France Inter, le journaliste italien Roberto Saviano - dont la mafia a juré la mort pour avoir mis à jour ses pratiques dans son livre Gomorra – se dit lui aussi convaincu que «les banques deviennent moins regardantes quand elles ont besoin d'argent. Et l'argent, c'est les organisations criminelles qui l'ont».

    Des organisations qui ne connaissent ni crise ni chômage et qui brassent – selon Antonio Maria Costa – autant d'argent qu'en rapporte l'ensemble des exportations mondiales de viande et de céréales.

    Banques au-dessus de tout soupçon

    «L'argent de la mafia dans l'économie, ce n'est pas nouveau, rappelle Nicolas Giannakopoulos. Ce qui l'est, c'est le directeur de l'UNODOC qui dit que l'argent noir a sauvé des banques de la faillite».

    «M. Costa a parlé de banques africaines, sur lesquelles il aurait eu des infos plutôt solides», poursuit le spécialiste du crime organisé, qui admet n'avoir «aucun indice sérieux» concernant l'implication éventuelle de banques suisses.

    Ce que confirme Alain Bichsel, porte-parole de la FINMA, la nouvelle Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers, issue du regroupement de la Commission fédérale des banques, de l'Office des assurances privées et de l'Autorité de contrôle en matière de lutte contre le blanchiment.

    «Nous n'avons aucun signe que des banques en Suisse se soient tournées vers des sources douteuses pour leur recapitalisation», affirme Alain Bichsel. Et d'ajouter que personne n'aurait intérêt à le faire, dans un pays qui connaît «une des législations les plus sévères au monde en matière de lutte contre le blanchiment».

    Pas seulement les banques

    «Je m'étonne que l'on ne parle que des banques, poursuit Nicolas Giannakopoulos. Parce que s'agissant des entreprises, alors là oui, nous avons des indices sérieux».

    Certains patrons ont en effet admis avoir été approchés par des investisseurs douteux, sur lesquels ils se sont renseignés avant de décliner leur offre. «Mais pour deux ou trois cas comme ça, combien y en a-t-il qui, soit par nécessité, soit par simple ignorance, ne font pas cette démarche intellectuelle ?», demande l'observateur des mafias.

    Une problématique qui n'émeut pas outre mesure l'organisation patronale economiesuisse. «Pour nous, ce n'est pas un sujet», répond – un peu surpris – son porte-parole Vincent Simon.

    «Si la mafia avait acheté des actions dans des entreprises, cela devrait se répercuter sur le cours de ces actions, poursuit-il. Mais ne ce moment, elles ne vont pas très bien».

    Et la prise de participation avec la «complicité» (même passive) du chef d'entreprise ? «A moins d'avoir le couteau sous la gorge, je ne vois pas tellement, poursuit Vincent Simon. Alors comment l'argent entrerait-il ? Je n'ai pas de réponse...»

    Parasitage

    Il n'empêche: le crime organisé a bel et bien un pied dans l'économie légale. Une réalité qui découle de la simple logique.

    «Les activités mafieuses sont des activités de parasitage, qui fournissent des biens et des services qui ne sont pas prohibés de manière économique, mais de manière morale, légale ou culturelle», explique Nicolas Giannakopoulos.

    Il y a donc évidemment une clientèle pour ces biens et ces services - qu'il s'agisse de drogues, de femmes, d'armes ou de toutes autres choses -, et celle-ci doit avoir de l'argent. Le crime organisé n'a donc aucun intérêt à voir sombrer l'économie légale dans la dépression.

    Le problème, c'est que lorsqu'elle prend le contrôle d'une entreprise, la mafia a tendance à y introduire ses propres «méthodes de gestion», souvent cavalières: violence, intimidation, corruption et possibilité de disposer de fonds quasiment sans limites.

    «De cette manière, la concurrence est totalement distordue, note Nicolas Giannakopoulos. Et c'est ce qu'on observe malheureusement dans beaucoup de pays: une éjection des marchés des entreprises qui jouent le jeu au profit des entreprises de type mafieux».

    Inquiétant

    Un peu parano comme analyse, non ? «Pas du tout, se défend l'observateur du crime organisé. Parfois d'ailleurs, j'aimerais qu'on soit un petit peu plus parano par rapport à ça».

    «Certes, cette évolution n'est pas nouvelle. Mais elle est en train de s'accélérer gravement avec cette crise financière, avertit Nicolas Giannakopoulos. Et cela m'inquiète. Parce que si on a affaire uniquement à des entreprises qui ne respectent pas la légalité, où sont l'Etat de droit et la démocratie ? Dans quel monde vivons-nous ?»

    Alors, faut-il durcir la loi ? Pour le spécialiste des mafias, la Suisse en tous cas dispose d'un arsenal juridique bien suffisant. Tout le problème c'est son application, dans des affaires complexes, où les preuves sont toujours très difficiles à établir.

    «Quand les preuves n'existent que dans la tête des gens, comment pouvez-vous les forcer à dire la vérité ?», interroge Nicolas Giannakopoulos.

    swissinfo, Marc-André Miserez


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